Sunday, January 1, 2012
Le Cheikh, le Calife et l’auto-émancipation du Peuple
A propos de Youssef Belal, Le cheikh et le calife, sociologie religieuse de l’islam politique au Maroc, Lyon, Éditions de l’ENS (Coll. Sociétés, Espaces et Temps*), 336 pages, 2011.
Par Réda Benkirane, chercheur associé au Centre Jacques Berque.
Face aux transformations sociales majeures actuelles, il y a besoin d’une réflexion prospective à même d’éclairer le temps présent par une analyse qui soit également rétrospective et introspective. Le degré d’incertitude et la phase critique – si richement possibiliste – qui caractérisent actuellement le monde arabe, le Maroc compris, font que les sciences dites « sociales » doivent pouvoir non seulement accompagner mais participer à cette maturation sociétale qui va, à n’en pas douter, déterminer l’évolution des prochaines décennies. Certes, quelques chevaliers médiatiques se sont dépêchés de publier des ouvrages ou de commenter ce qui se joue : ce sont des articles de promotion suintant la rhétorique apologétique ou conspirationniste qui ne disent rien des sociétés en devenir et tout des ferments et tourments égotistes de leurs auteurs – en réalité complètement désorientés par le processus révolutionnaire. Et puis il y a des textes et des livres, anciens et actuels, qui éclairent l’événement et informent la transition de phase (ce passage du quantitatif au qualitatif) qui courent de Nouakchott à Sanaa en passant par Tunis et le Caire.
Une triangulation du champ politico-religieux marocain
Le livre du politologue marocain Youssef Belal est de cette teneur-là, prémonitoire et prospective ; fruit d’une enquête de terrain menée il y a quelques années, cet ouvrage récemment paru prend un relief tout particulier suite aux développements sociopolitiques que le Maroc a vécu depuis le 20 février 2011. Sa lecture permet de mieux comprendre les fondements sociologiques, l’arrière-plan religieux mais aussi les ressorts psychologiques du pouvoir et de sa représentation derrière la dernière réforme constitutionnelle de juillet 2011 et surtout les élections législatives du 25 novembre dernier et l’accession à la tête du gouvernement – une première – d’un parti islamiste, le Parti de la justice et du développement (PJD).
Le sujet du livre de Youssef Belal est l’étude du champ théologico-politique marocain, sa formation au cours des quarante dernières années, ses logiques et dynamiques endogènes, ses références identitaires et mémorielles, sa symbolique et ses régimes de sainteté, ses mises en scène et ses lignes de fuite. Cet ouvrage pertinent, documenté et équilibré arpente le paysage politico-religieux du Maroc en lui restituant sa profondeur logique autant qu’historique. L’étude se concentre sur les trois principales forces religieuses et politiques que sont premièrement le Roi et la Monarchie, deuxièmement le leader Abdessalam Yassine et son mouvement Justice et Bienfaisance, enfin troisièmement le Mouvement pour l’unicité et la réforme (MUR) et son expression politique légale au travers du PJD. L’auteur montre – et c’est là où ce travail se distingue – que les antagonismes entre monarchie théocratique, sectes mystico-politiques et autres « communautés émotionnelles » sont des phénomènes transitoires et qu’en réalité une restructuration profonde du religieux est en cours dans un temps long qui prend ses premiers repères dans les années 1930 au sein du mouvement de réforme théologico-politique porté par Allal el Fassi et ses compagnons nationalistes. L’auteur montre, au-delà des différences, une mise à niveau de ces trois forces avec tout ce qu’elles régissent en commun.
L’ouvrage de Youssef Belal est d’emblée animé d’un positionnement épistémologique visant à se démarquer notablement des « spécialistes de l’islam » qui ont fait flores dans les médias et l’édition francophones ces vingt dernières années (relevant par bien des aspects de la catégorie « néo-orientaliste » identifiée par le politologue mauritanien Mahmoud Ould Mohammedou). Dans son étude du théologico-politique marocain, Youssef Belal renouvelle ici un éclairage théorique déployé depuis une quinzaine d’années par des chercheurs maghrébins (principalement Mohamed Tozy, Malika Zeghal et Mounia Benani-Chraïbi) mais en se démarquant nettement de leurs « sciences po » appliquées. En variant sa focale selon les perspectives d’une histoire sociale, d’une anthropologie politique et d’une sociologie religieuse, l’auteur développe sa propre trousse à outils conceptuelle qui a pour base empirique son observation participante entreprise au plus près des militants de la mouvance islamiste.
Légitimité, rationalité, réformisme au sein de la société profonde
L’approche théorique de l’auteur, cohérente et pénétrante, traite le spécifique et le particulier du complexe théologico-politique marocain en recourant au vocabulaire sociologique de Max Weber. Là, tout un chacun discerne en quoi consiste cette triangulation de l’islam marocain par le jeu des détails quand, d’entrée de jeu, l’auteur affirme que les notions classiques « d’« entrepreneurs en biens de salut », de « rénovateur de religions » ou de « prédicateur » ont une valeur heuristique très supérieure à « islamiste », catégorie de peu de secours lorsqu’il s’agit de trouver le religieux. »
L’objectif visé par Youssef Belal est moins de montrer des rapports de force et de domination (des plus fluctuants ces dernières décennies dans le cas marocain) que la subtilité, la fluidité et l’étoffe des relations entre le politique et le religieux au sein d’un État non-européen comme le Maroc.
Dans son livre, le politologue cherche plus l’intelligibilité de la situation marocaine que le regard critique sur cette dernière ; il n’a pas à ce stade – et c’est parfaitement justifié méthodologiquement parlant – repensé les diverses légitimités politico-religieuses en présence qu’il place dans un même continuum idéologique – c’est selon nous la principale valeur ajoutée de cette recherche. Youssef Belal ne froisse donc personne avec ce livre, mais il entraîne ses lecteurs dans un processus de discernement en présentant la rationalité des trois acteurs du champ politico-religieux ; il laisse les lecteurs libres de se forger leur propre opinion critique sur la monarchie théocratique, le messianisme politique d’Abdessalam Yacine ou la démarche entrepreneuriale des activistes du PJD. Néanmoins Youssef Belal montre que l’aspect théocratique du pouvoir monarchique est plus contingent que véritablement transcendant quand il fait remarquer que la relation des citoyens à la Monarchie a oscillé selon les événements historiques pour les trois rois Mohamed V, Hassan II et Mohamed VI. Ainsi l’auteur rappelle comment Mohamed V fut à ses débuts en 1927 contraint à un rôle de figuration au profit de l’administration coloniale avant de symboliser l’esprit d’indépendance à partir du discours de Tanger de 1947. Ce n’est qu’après avoir subi le rejet de l’élite politique et échappé à deux tentatives de coup d’État en 1971 et 1972 que le roi Hassan II a donné une interprétation et une orientation religieuses à son règne. Mohamed V et son fils Hassan II commencèrent leurs règnes dans une relative méfiance populaire qui allait progressivement se transformer en adhésion massive (la lutte nationaliste durant le Protectorat et la Marche verte de 1975). A l’inverse, le roi actuel Mohammed VI a bénéficié d’une franche popularité et d’un capital de sympathie au moment de son accession au trône (cette relation de confiance s’étant vite traduite par une phase de libéralisation du système politique).
Nouvel acteur, « Sa Majesté le Peuple »
Mais étrangement le livre de Youssef Belal, densément peuplé de références mystiques et religieuses, révèle un vide idéologique, celui de la déshérence de la gauche. Que s’est-il passé ? Que reste-t-il finalement de l’esprit égalitaire et universaliste du socialisme porteur des combats pour et autour de l’indépendance politique, héritier de la figure tutélaire de Mehdi Ben Barka et dans une moindre mesure de celle de Omar Benjelloun – dont le meurtre politique préfigurera l’effondrement à venir du mouvement progressiste au Maroc ? « Le Cheikh et le Calife » semblent occuper tout l’espace politique, et cela est en soi problématique dans la mesure où disparaît du champ historique tout un pan de la vie politique et syndicale du peuple marocain.
L’autre grande question qui ressort à la lecture de ce livre est qu’entretemps un nouvel acteur a fait son entrée en scène désormais, et il est amené à devenir la principale source de souveraineté et de légitimité : le Peuple. Cette notion de « peuple » n’est pas une seule fois mentionnée dans la Constitution marocaine de 1996 et allusivement signalée dans celle de juillet 2011. S’il existe des États-nations sans dieu ni roi ni territoire reconnu il n’en existe pas sans peuple. C’est précisément ce qu’ont cherché à exprimer les manifestations populaires qui se sont déroulées tout au long de l’année 2011 dans la plupart des villes marocaines et dont on retiendra des slogans tels que « vive le peuple ! » et « Sa Majesté le Peuple ».
Le « Peuple » dont il est question au Maroc – mais aussi un peu partout dans le monde arabe – n’est pas un « Nous » ontique et antique, tribal et clanique sur le mode khaldounien. C’est plutôt un « On » postmoderne exprimant un devenir. Le peuple ici renvoie à l’ubiquité du pronom impersonnel « On » qui s’affirme premièrement par un « Non » catégorique. Le « On » et son « Non » expriment l’individu et le collectif, s’accordent au pluriel et au singulier et en genre. « Sa Majesté le Peuple » signifie donc cette puissance immanente du « On », soit la quintessence des révolutions sociales arabes dont la grande nouveauté est qu’elles ont pu réunir individualités et multitudes, hommes et femmes, jeunes et vieux, toutes classes sociales, confessions, ethnies confondues autour de quelques mots d’ordre incandescents « liberté, justice, dignité », « dégage ! ». Ce qui devrait être fascinant à observer ces prochaines années est cette irruption massive et irréversible du Peuple, cette montée en puissance du « On » sur la scène jusque-là transcendantalisée du pouvoir politique et de l’autorité religieuse.
« Un livre vaut à mes yeux par le nombre et la nouveauté des problèmes qu'il crée, anime ou ranime dans ma pensée...» disait Paul Valéry. Le livre de Youssef Belal a ce potentiel fécond de poser des questions, d’énoncer des problèmes à partir d’une observation de la société profonde marocaine. Le cheikh et le calife apporte un éclairage opportun dans cette phase critique et passionnante de l’histoire sociale marocaine ; cet ouvrage annonce avec d’autres travaux prometteurs de jeunes chercheurs qu’un renouvellement de génération est en cours. Les sciences sociales et humaines au Maroc et plus généralement au Maghreb sont en mesure de connaître un essor comparable à celui survenu en Amérique latine lors de son processus de démocratisation ; il est à espérer que ces sciences et leurs acteurs soient à la hauteur de la créativité et du dynamisme que les mouvements sociaux ont su mettre en œuvre du Maghreb au Machreq.
Reda Benkirane
*Cette collection est co-dirigée par Frédéric Abécassis, chercheur associé au Centre Jacques Berque.
Friday, December 2, 2011
La gauche doit soutenir le prochain gouvernement dirigé par le PJD
Au mois de Ramadan 2011, au cours d’une conférence organisée par la Coalition pour la Monarchie Parlementaire Maintenant sur le thème “La gauche et le mouvement islamique: dialogue sur les libertés” à laquelle participait le Parti de la Justice et du Développement (PJD), j’avais défendu l’idée d’un rapprochement entre la gauche et le mouvement islamique en privilégiant une approche politique plutôt qu’idéologique. Cette lecture politique consiste à faire de la démocratisation de l’Etat la priorité qui conditionne l’ensemble de la stratégie de la gauche, notamment le choix des alliances. En adoptant cette perspective, le PJD peut constituer un allie majeur dans le combat démocratique. Aujourd’hui que le PJD est arrive très nettement en tète des élections législatives, il me semble une nouvelle fois nécessaire d’adopter une lecture politique de la nouvelle donne en défendant l’idée d’un soutien de la gauche au prochain gouvernement.
Le PJD a obtenu une victoire électorale qui constitue une rupture par rapport a la manière dont les élections étaient jusque-là perçus tant par les élites politiques que par les électeurs. Elle devrait d’ailleurs amener les partis politiques à comprendre que leur survie dépendra à l’avenir de l’électeur qui donne un sens politique à son vote et non de la proximité au Palais. Dans l’offre politique qui leur était soumise, les électeurs Marocains ont fait le meilleur choix. La signification du vote PJD est très proche de la signification du vote pour la gauche il y a trente ou quarante ans notamment sur les valeurs d’éthique et de probité.
Le PJD peut transformer son succès électoral en une légitimité politique forte face au Palais et autonomiser la sphère de décision institutionnelle du gouvernement par rapport a l’interventionnisme des conseillers et “amis” du roi. C’est aussi ce succès électoral qui renforcera le lien entre l’exercice du pouvoir et la responsabilité politique devant les électeurs. En s’alliant au PJD autour d’une orientation commune de démocratisation de l’Etat, la gauche peut contribuer à transformer les pratiques institutionnelles en faveur du gouvernement issu des urnes.
La gauche peut aussi s’entendre avec le PJD sur la base d’un programme commun de gouvernement en matière de lutte contre la corruption, de redistribution des ressources en faveur des couches les plus démunies, d’élargissement de l’accès aux services sociaux et d’égalité des chances.
Enfin, le prochain gouvernement doit se concevoir comme l’héritier du gouvernement Youssoufi, et tirer les leçons de cette expérience. Dans les deux cas, c’est la transformation de la relation entre Etat et société et la constitution d’un nouveau rapport de forces en faveur de cette derniére qui est en jeu. Le prochain gouvernement bénéficie d’atouts dont le gouvernement Youssoufi ne disposait pas, notamment l’existence d’un fort mouvement contestataire comme le Mouvement du 20 février qui peut constituer un allié sur les questions liées à la démocratisation et à la lutte contre la corruption. Il est évident que dans cette configuration la gauche n’aura pas le premier rôle mais elle pourra reprendre le cours d’un début de démocratisation commencé timidement par le gouvernement Youssoufi mais trop rapidement interrompu.
Le PJD a obtenu une victoire électorale qui constitue une rupture par rapport a la manière dont les élections étaient jusque-là perçus tant par les élites politiques que par les électeurs. Elle devrait d’ailleurs amener les partis politiques à comprendre que leur survie dépendra à l’avenir de l’électeur qui donne un sens politique à son vote et non de la proximité au Palais. Dans l’offre politique qui leur était soumise, les électeurs Marocains ont fait le meilleur choix. La signification du vote PJD est très proche de la signification du vote pour la gauche il y a trente ou quarante ans notamment sur les valeurs d’éthique et de probité.
Le PJD peut transformer son succès électoral en une légitimité politique forte face au Palais et autonomiser la sphère de décision institutionnelle du gouvernement par rapport a l’interventionnisme des conseillers et “amis” du roi. C’est aussi ce succès électoral qui renforcera le lien entre l’exercice du pouvoir et la responsabilité politique devant les électeurs. En s’alliant au PJD autour d’une orientation commune de démocratisation de l’Etat, la gauche peut contribuer à transformer les pratiques institutionnelles en faveur du gouvernement issu des urnes.
La gauche peut aussi s’entendre avec le PJD sur la base d’un programme commun de gouvernement en matière de lutte contre la corruption, de redistribution des ressources en faveur des couches les plus démunies, d’élargissement de l’accès aux services sociaux et d’égalité des chances.
Enfin, le prochain gouvernement doit se concevoir comme l’héritier du gouvernement Youssoufi, et tirer les leçons de cette expérience. Dans les deux cas, c’est la transformation de la relation entre Etat et société et la constitution d’un nouveau rapport de forces en faveur de cette derniére qui est en jeu. Le prochain gouvernement bénéficie d’atouts dont le gouvernement Youssoufi ne disposait pas, notamment l’existence d’un fort mouvement contestataire comme le Mouvement du 20 février qui peut constituer un allié sur les questions liées à la démocratisation et à la lutte contre la corruption. Il est évident que dans cette configuration la gauche n’aura pas le premier rôle mais elle pourra reprendre le cours d’un début de démocratisation commencé timidement par le gouvernement Youssoufi mais trop rapidement interrompu.
Friday, August 26, 2011
Compte-rendu du livre "Le cheikh et le calife" par le site lectures.revues.org
Youssef Belal est un jeune politologue qui enseigne à l’université de Rabat la sociologie politique et les relations internationales. Actuellement visiting scholar à l’université de Columbia, Youssef Belal est aussi le fils d’Aziz Belal, référence politique nationale du Parti du progrès et du socialisme (PPS) dont il est d’ailleurs un membre actif. Son ouvrage, issu de sa thèse en sciences politiques, est dédié à la mémoire de son père.
2L’auteur se propose de traiter de l’articulation du religieux et du politique dans le Maroc contemporain. Dès l’introduction, il critique différentes approches de chercheurs qui tendent à réduire les mouvements islamistes à une idéologie exclusivement politique. Pour Youssef Belal, le détour par l’islamologie est indispensable et il faut, à l’aide de la sociologie des religions, identifier la complexité des relations entre le pouvoir politique et le pouvoir religieux. Ainsi, l’auteur s’intéresse aux modalités de la construction identitaire en terre d’islam et une fois le religieux identifié, il « convient de voir au-delà » car la religion produit un ordre communautaire spécifique qu’il s’agit d’étudier. Il rappelle dès l’introduction que la salafiyya (mouvement sunnite de renaissance de la pensée musulmane, prônant une relecture théologique et philosophique du Coran) des années 1930 a été un mouvement de réforme à la fois politique et religieux. En 1953, la république laïque française justifie la déposition de Mohammed V en avançant des motifs religieux, alors que la salafiyya la dénonce d’un point de vue politique. La lutte pour le pouvoir, au lendemain de l’indépendance, entre la monarchie et la gauche (dont les membres ont été éduqués par la salafiyya) témoigne de l’utilisation et de l’instrumentalisation par ces deux partis, des registres politique et religieux. La Marche verte de 1975 était aussi l’expression de l’unité de la nation autour du roi, marche qui a rassemblé les partis du mouvement national autour du souverain. L’islam se prête donc à des usages multiples et contradictoires et il n’est pas possible d’en déduire un rapport unique au politique.
3L’enjeu de cette étude est bien de comprendre les articulations diverses et complexes entre le religieux et le politique, la manière dont la religion organise sa relation au savoir profane. À l’aide du vocabulaire de la sociologie religieuse et, notamment, le recours à des concepts wébériens (entrepreneurs de salut, prédication, secte, ascèse intramondaine), le politologue étudie les deux mouvements islamistes les plus importants au Maroc : la Jamâ‘a (Communauté pour la justice et l’élévation spirituelle) et al-Tawhîd wa-l-Islâh (Mouvement pour l’unicité et la réforme ou MUR), mouvements qui distinguent la sphère religieuse et la sphère politique.
4L’ouvrage, dense et parfaitement documenté, se compose de cinq chapitres. Après l’introduction, l’auteur commence par une synthèse historique et étudie la pluralité des usages de la religion durant le protectorat (avec l’instrumentalisation de l’islam par le gouvernement français) puis le Maroc indépendant, avant de parler du Maroc contemporain (chapitre 1 : « Islam, protectorat et nationalisme » ; chapitre 2 : « Monarchie religieuse »). Youssef Belal a fait moins d’un an de terrain, mais ce n’est pas le terrain et la manière dont il le fait parler qui constitue la force de l’ouvrage. C’est plutôt l’utilisation des sources et la qualité des analyses présentées qui donnent toute sa profondeur à cette étude ambitieuse qui souhaite, en intégrant la sociologie religieuse à l’analyse, témoigner du changement social et donc, de la transformation de l’islam qui assure par là même sa permanence dans la société marocaine.
5Le chapitre sur la monarchie aurait peut-être gagné à être étoffé par des études ethnologiques sur la symbolique religieuse et la monarchie sacrée dans d’autres contextes, la manipulation des symboles religieux dans l’espace public n’étant pas une spécificité des mouvements islamiques, comme le rappelle d’ailleurs l’auteur. Le roi comme guide, comme commandeur des croyants, qu’on ne saurait critiquer sous peine de s’en prendre aux fondements même de l’islam, témoigne de l’alliance entre le politique et le religieux et de l’instrumentalisation du langage religieux à des fins politiques. Le religieux apporte l’unité et une identité aux Marocains à travers une monarchie d’essence religieuse.
6Dans le chapitre suivant, l’auteur s’intéresse à la mystique soufie et à la communauté émotionnelle d’Abdelassalam Yassine, le cheikh de la Jamâ‘a, un mystique rebelle. Yassine est décrit comme un médiateur religieux et politique qui sera plusieurs fois condamné. Sa célèbre « lettre au roi » envoyée en 1973 à Hassan II, à qui il demande de devenir un « bon musulman » tout en lui faisant de multiples remontrances, lui vaudra trois ans d’enfermement dans un hôpital psychiatrique. Dans la communauté de Yassine, l’allégeance au guide est primordiale pour se rapprocher de Dieu et percer ainsi les mystères du monde. L’autorité du maître est première, seule légitime. Le rapport avec la politique est particulier : le refus de participer aux élections législatives témoigne de l’isolement de la Jamâ‘a, qui devient, en 1987, Al-‘adl wal-Ihsân (Justice et Bienfaisance). Cette dernière n’est pas reconnue légalement par l’État marocain, mais seulement tolérée. Au sein du MUR, héritier de la salafiyya des années 1930, dont le PJD (Parti de la justice et du développement, deuxième parti politique du Maroc) est une émanation, les membres n’accordent pas d’importance au mystère dans leur vie car pour eux, le réel est rationnel. Ils ne croient pas, contrairement au mouvement précédent, à l’existence d’êtres exceptionnels. Dans les deux cas, l’auteur distingue une éducation à la vertu et à la moralité religieuse et l’utilisation d’une ascèse intramondaine. Ces mouvements cherchent à organiser l’espace public en conformité avec leurs valeurs religieuses et ont utilisé le langage théologique pour la réforme du Code de statut personnel.
7Dans le Maroc contemporain traversé par de multiples tensions entre politique et religieux, entre soubresauts démocratiques et conservatisme, voire autoritarisme, l’auteur qualifie le règne de Mohammed VI de « (néo)autoritarisme “doux” » et note que sa reconnaissance officielle passe par le rappel de sa qualité de Amîr al-Mu’minîn, commandeur des croyants. Il analyse ainsi le pouvoir monarchique marocain et ses caractéristiques (concentration des pouvoirs, sacralisation du roi, absence de contre-pouvoir institutionnel) et la démocratie qu’il ne pense pas être incompatible avec l’islam. Démocratie représentative pour laquelle l’auteur milite, qui ne pourra être effective qu’après une réorganisation du partage des pouvoirs. Les réformes ne pourront être appliquées que si tous les acteurs politiques, sans oublier le roi, unissent leur force dans une volonté commune de changement. À l’heure des révoltes dans le monde arabe, ce changement est d’autant plus attendu.
8Cet ouvrage intéressera à la fois les politologues et les sociologues des religions, ainsi que tous ceux qui s’intéressent à l’islam et à la situation politique et religieuse du Maroc contemporain.
http://lectures.revues.org/6171#references
2L’auteur se propose de traiter de l’articulation du religieux et du politique dans le Maroc contemporain. Dès l’introduction, il critique différentes approches de chercheurs qui tendent à réduire les mouvements islamistes à une idéologie exclusivement politique. Pour Youssef Belal, le détour par l’islamologie est indispensable et il faut, à l’aide de la sociologie des religions, identifier la complexité des relations entre le pouvoir politique et le pouvoir religieux. Ainsi, l’auteur s’intéresse aux modalités de la construction identitaire en terre d’islam et une fois le religieux identifié, il « convient de voir au-delà » car la religion produit un ordre communautaire spécifique qu’il s’agit d’étudier. Il rappelle dès l’introduction que la salafiyya (mouvement sunnite de renaissance de la pensée musulmane, prônant une relecture théologique et philosophique du Coran) des années 1930 a été un mouvement de réforme à la fois politique et religieux. En 1953, la république laïque française justifie la déposition de Mohammed V en avançant des motifs religieux, alors que la salafiyya la dénonce d’un point de vue politique. La lutte pour le pouvoir, au lendemain de l’indépendance, entre la monarchie et la gauche (dont les membres ont été éduqués par la salafiyya) témoigne de l’utilisation et de l’instrumentalisation par ces deux partis, des registres politique et religieux. La Marche verte de 1975 était aussi l’expression de l’unité de la nation autour du roi, marche qui a rassemblé les partis du mouvement national autour du souverain. L’islam se prête donc à des usages multiples et contradictoires et il n’est pas possible d’en déduire un rapport unique au politique.
3L’enjeu de cette étude est bien de comprendre les articulations diverses et complexes entre le religieux et le politique, la manière dont la religion organise sa relation au savoir profane. À l’aide du vocabulaire de la sociologie religieuse et, notamment, le recours à des concepts wébériens (entrepreneurs de salut, prédication, secte, ascèse intramondaine), le politologue étudie les deux mouvements islamistes les plus importants au Maroc : la Jamâ‘a (Communauté pour la justice et l’élévation spirituelle) et al-Tawhîd wa-l-Islâh (Mouvement pour l’unicité et la réforme ou MUR), mouvements qui distinguent la sphère religieuse et la sphère politique.
4L’ouvrage, dense et parfaitement documenté, se compose de cinq chapitres. Après l’introduction, l’auteur commence par une synthèse historique et étudie la pluralité des usages de la religion durant le protectorat (avec l’instrumentalisation de l’islam par le gouvernement français) puis le Maroc indépendant, avant de parler du Maroc contemporain (chapitre 1 : « Islam, protectorat et nationalisme » ; chapitre 2 : « Monarchie religieuse »). Youssef Belal a fait moins d’un an de terrain, mais ce n’est pas le terrain et la manière dont il le fait parler qui constitue la force de l’ouvrage. C’est plutôt l’utilisation des sources et la qualité des analyses présentées qui donnent toute sa profondeur à cette étude ambitieuse qui souhaite, en intégrant la sociologie religieuse à l’analyse, témoigner du changement social et donc, de la transformation de l’islam qui assure par là même sa permanence dans la société marocaine.
5Le chapitre sur la monarchie aurait peut-être gagné à être étoffé par des études ethnologiques sur la symbolique religieuse et la monarchie sacrée dans d’autres contextes, la manipulation des symboles religieux dans l’espace public n’étant pas une spécificité des mouvements islamiques, comme le rappelle d’ailleurs l’auteur. Le roi comme guide, comme commandeur des croyants, qu’on ne saurait critiquer sous peine de s’en prendre aux fondements même de l’islam, témoigne de l’alliance entre le politique et le religieux et de l’instrumentalisation du langage religieux à des fins politiques. Le religieux apporte l’unité et une identité aux Marocains à travers une monarchie d’essence religieuse.
6Dans le chapitre suivant, l’auteur s’intéresse à la mystique soufie et à la communauté émotionnelle d’Abdelassalam Yassine, le cheikh de la Jamâ‘a, un mystique rebelle. Yassine est décrit comme un médiateur religieux et politique qui sera plusieurs fois condamné. Sa célèbre « lettre au roi » envoyée en 1973 à Hassan II, à qui il demande de devenir un « bon musulman » tout en lui faisant de multiples remontrances, lui vaudra trois ans d’enfermement dans un hôpital psychiatrique. Dans la communauté de Yassine, l’allégeance au guide est primordiale pour se rapprocher de Dieu et percer ainsi les mystères du monde. L’autorité du maître est première, seule légitime. Le rapport avec la politique est particulier : le refus de participer aux élections législatives témoigne de l’isolement de la Jamâ‘a, qui devient, en 1987, Al-‘adl wal-Ihsân (Justice et Bienfaisance). Cette dernière n’est pas reconnue légalement par l’État marocain, mais seulement tolérée. Au sein du MUR, héritier de la salafiyya des années 1930, dont le PJD (Parti de la justice et du développement, deuxième parti politique du Maroc) est une émanation, les membres n’accordent pas d’importance au mystère dans leur vie car pour eux, le réel est rationnel. Ils ne croient pas, contrairement au mouvement précédent, à l’existence d’êtres exceptionnels. Dans les deux cas, l’auteur distingue une éducation à la vertu et à la moralité religieuse et l’utilisation d’une ascèse intramondaine. Ces mouvements cherchent à organiser l’espace public en conformité avec leurs valeurs religieuses et ont utilisé le langage théologique pour la réforme du Code de statut personnel.
7Dans le Maroc contemporain traversé par de multiples tensions entre politique et religieux, entre soubresauts démocratiques et conservatisme, voire autoritarisme, l’auteur qualifie le règne de Mohammed VI de « (néo)autoritarisme “doux” » et note que sa reconnaissance officielle passe par le rappel de sa qualité de Amîr al-Mu’minîn, commandeur des croyants. Il analyse ainsi le pouvoir monarchique marocain et ses caractéristiques (concentration des pouvoirs, sacralisation du roi, absence de contre-pouvoir institutionnel) et la démocratie qu’il ne pense pas être incompatible avec l’islam. Démocratie représentative pour laquelle l’auteur milite, qui ne pourra être effective qu’après une réorganisation du partage des pouvoirs. Les réformes ne pourront être appliquées que si tous les acteurs politiques, sans oublier le roi, unissent leur force dans une volonté commune de changement. À l’heure des révoltes dans le monde arabe, ce changement est d’autant plus attendu.
8Cet ouvrage intéressera à la fois les politologues et les sociologues des religions, ainsi que tous ceux qui s’intéressent à l’islam et à la situation politique et religieuse du Maroc contemporain.
http://lectures.revues.org/6171#references
Thursday, August 18, 2011
اليسار والحركة الإسلامية : نقاش حول الحريات والديمقراطية
اليسار والحركة الإسلامية : نقاش حول
الحريات والديمقراطية
جمعت حركة 20 فبراير إلى جانب ناشطين ينتمون إلى حساسيات مختلفة مناضلات ومناضلين من اليسار والحركة الإسلامية. اتضح من خلال هذا الحراك أن الاحتجاجات الجماعية ضد الاستبداد ممكنة. يعزى هذا إلى كون احتجاجات حركة 20 فبراير هي ذو طابع سياسي (وضع حد الاستبداد، انشاء الديمقراطية) وليس اديولوجي. من أهم الدروس التي يمكن استخلاصها من الحراك السياسي منذ 20 فبراير أن التقارب السياسي حول أهداف مشتركة رغم الخلافات الاديولوجية ممكن. لكن هذا المعطى الجديد لم يتم تنظيره أو نقاشه في الفضاء العام لحد الآن.
إن توحيد مجهودات الديمقراطيين المنحدرين من اليسار والحركة الإسلامية قد يشكل مكسبا هاما للمعركة من اجل الديمقراطية ويسمح بتجاوز تفرقة القوى الحية التي يستغلها النظام.
إلا أن فرضية هذا التقارب تخلق حاليا جدالا، بينما هي تقتضي نقاشا عقلانيا وصريحا حول القضايا المثيرة للجدل. هذا النقاش يتطلب توضيحات وإنصات من الطرفين.
وفي تونس مثلا، أفضى هذا النقاش إلى خلق هيئة 18 أكتوبر التي جمعت بين اليسار والحركة الإسلامية مؤدية بالطرفين إلى الالتزام باحترام الإعلان عن الحقوق والحريات.
تنظيم هذه الندوة ينطلق من قناعة انه لا يمكن للانتقال الديمقراطي ان ينجح دون اتفاق القوى الحية، بالخصوص اليسار والحركة الإسلامية، حول قواعد النظام الديمقراطي واحترام الحريات الجماعية والفردية.
وتشكل هذه الندوة امتدادا للندوة التي نظمت حول موضوع " 20 فبراير- فاتح يوليوز: أية آفاق للنضال الديمقراطي؟ " والتي عبر من خلالها العديد من المشتركين المنتمين إلى اليسار والحركة الإسلامية عن رغبتهم في توحيد الصفوف فيما يتعلق بالمعركة من اجل الديمقراطية والشروع في حوار بناء حول النقط المتعلقة بالحريات والقواعد الديمقراطية.
الشروع في هذا النقاش بين اليسار والحركة الإسلامية يمكن أن يأخذ شكل الجواب عن الأسئلة التالية:
• ماهي مواقف اليسار والحركة السلامية في مجال الحريات الفردية، خصوصا حرية المعتقد والرأي؟
• هل يمكن لتنوع الممارسات الدينية وغير الدينية أن يكون معترفا به وأن يحترم في مجتمع ذو أغلبية مسلمة؟
• هل اليسار والحركة الإسلامية يتقاسمان نفس التصور حول الديمقراطية المبنية على التناوب عن السلطة واحترام الخصوم.
• ماهي الشروط التي من دونها لا يمكن التفكير في تنسيق العمل السياسي لليسار والحركة الإسلامية على المدى القريب والمتوسط.
• هل يمكن في مرحلة لاحقة التفكير في تهيئ ميثاق للديمقراطية والحريات يؤسس للتقارب بين اليسار والحركة الإسلامية، ويلزم كل طرف باحترامه.
مع أن المشاركين سوف يعبرون عن آراء قريبة من مواقف اليسار والحركة الإسلامية، الا أنهم لن يتكلموا باسم المنظمات التي ينتمون إليها. سوف تسمح هذه المقاربة بتنظيم نقاش مفتوح.
الحريات والديمقراطية
جمعت حركة 20 فبراير إلى جانب ناشطين ينتمون إلى حساسيات مختلفة مناضلات ومناضلين من اليسار والحركة الإسلامية. اتضح من خلال هذا الحراك أن الاحتجاجات الجماعية ضد الاستبداد ممكنة. يعزى هذا إلى كون احتجاجات حركة 20 فبراير هي ذو طابع سياسي (وضع حد الاستبداد، انشاء الديمقراطية) وليس اديولوجي. من أهم الدروس التي يمكن استخلاصها من الحراك السياسي منذ 20 فبراير أن التقارب السياسي حول أهداف مشتركة رغم الخلافات الاديولوجية ممكن. لكن هذا المعطى الجديد لم يتم تنظيره أو نقاشه في الفضاء العام لحد الآن.
إن توحيد مجهودات الديمقراطيين المنحدرين من اليسار والحركة الإسلامية قد يشكل مكسبا هاما للمعركة من اجل الديمقراطية ويسمح بتجاوز تفرقة القوى الحية التي يستغلها النظام.
إلا أن فرضية هذا التقارب تخلق حاليا جدالا، بينما هي تقتضي نقاشا عقلانيا وصريحا حول القضايا المثيرة للجدل. هذا النقاش يتطلب توضيحات وإنصات من الطرفين.
وفي تونس مثلا، أفضى هذا النقاش إلى خلق هيئة 18 أكتوبر التي جمعت بين اليسار والحركة الإسلامية مؤدية بالطرفين إلى الالتزام باحترام الإعلان عن الحقوق والحريات.
تنظيم هذه الندوة ينطلق من قناعة انه لا يمكن للانتقال الديمقراطي ان ينجح دون اتفاق القوى الحية، بالخصوص اليسار والحركة الإسلامية، حول قواعد النظام الديمقراطي واحترام الحريات الجماعية والفردية.
وتشكل هذه الندوة امتدادا للندوة التي نظمت حول موضوع " 20 فبراير- فاتح يوليوز: أية آفاق للنضال الديمقراطي؟ " والتي عبر من خلالها العديد من المشتركين المنتمين إلى اليسار والحركة الإسلامية عن رغبتهم في توحيد الصفوف فيما يتعلق بالمعركة من اجل الديمقراطية والشروع في حوار بناء حول النقط المتعلقة بالحريات والقواعد الديمقراطية.
الشروع في هذا النقاش بين اليسار والحركة الإسلامية يمكن أن يأخذ شكل الجواب عن الأسئلة التالية:
• ماهي مواقف اليسار والحركة السلامية في مجال الحريات الفردية، خصوصا حرية المعتقد والرأي؟
• هل يمكن لتنوع الممارسات الدينية وغير الدينية أن يكون معترفا به وأن يحترم في مجتمع ذو أغلبية مسلمة؟
• هل اليسار والحركة الإسلامية يتقاسمان نفس التصور حول الديمقراطية المبنية على التناوب عن السلطة واحترام الخصوم.
• ماهي الشروط التي من دونها لا يمكن التفكير في تنسيق العمل السياسي لليسار والحركة الإسلامية على المدى القريب والمتوسط.
• هل يمكن في مرحلة لاحقة التفكير في تهيئ ميثاق للديمقراطية والحريات يؤسس للتقارب بين اليسار والحركة الإسلامية، ويلزم كل طرف باحترامه.
مع أن المشاركين سوف يعبرون عن آراء قريبة من مواقف اليسار والحركة الإسلامية، الا أنهم لن يتكلموا باسم المنظمات التي ينتمون إليها. سوف تسمح هذه المقاربة بتنظيم نقاش مفتوح.
Wednesday, August 17, 2011
La gauche et le mouvement islamique : débat sur les libertés et la démocratie
Note de présentation pour la conférence
La gauche et le mouvement islamique : débat sur les libertés et la démocratie
Aux côtés d’activistes appartenant à d’autres sensibilités, le mouvement du 20 février a rassemblé des militants se réclamant de la gauche comme du mouvement islamique. Ce moment a montré que des actions collectives de contestation de l’autoritarisme étaient possibles. Cela s’explique notamment par le fait que les contestations enclenchées par le mouvement du 20 février étaient de nature politique (la fin du despotisme, l’instauration de la democratie) et non idéologiques. Une des principales leçons à tirer de la mobilisation déployée depuis le 20 février est donc qu’au-delà des divergences idéologiques, un rapprochement politique sur des objectifs communs est réalisable. Toutefois, ce rapprochement dans les faits n’a pas été encore sérieusement pensé ni débattu dans l’espace public. Une conjugaison des efforts des démocrates de la gauche et du mouvement islamique dans la durée serait un atout majeur pour le combat démocratique. Un rapprochement entre la gauche et le mouvement islamique permettrait d’unifier les efforts des militants démocrates et de dépasser la segmentation des forces vives entretenue par le régime.
Cependant, l‘hypothèse d’un tel rapprochement fait débat. La réflexion autour de cette configuration éventuelle n’est envisageable qu’à la condition d’entamer un débat serein et franc sur certaines questions qui suscitent parfois la polémique et demandent tant des clarifications que de l’écoute de part et d’autre. C’est ce débat qui a permis d’aboutir à la création en 2005 du Collectif du 18 octobre en Tunisie réunissant la gauche et le mouvement islamique et la déclaration sur les droits et les libertés qui s’en est suivie.
Cette conférence part du postulat qu’il ne peut y avoir de passage à la démocratie sans que les forces vives du Maroc, notamment la gauche et le mouvement islamique, s’accordent sur les règles du jeu démocratique, et le respect des libertés collectives et individuelles. Elle fait suite à la conférence organisée sur le thème « 20 février, 1er juillet : quelles perspectives pour la lutte démocratique ? » et au cours de laquelle plusieurs participants appartenant tant à la gauche qu’au mouvement islamique ont fait part de leur volonté d’unir leurs efforts dans le combat pour la democratie et d’entamer un dialogue serein, notamment autour des questions liées au respect des libertés et des règles démocratiques.
L’amorce du débat entre la gauche et le mouvement islamique peut consister dans un premier temps à répondre aux questions suivantes:
Quelles sont les conceptions du mouvement islamique et de la gauche en matière de libertés individuelles, notamment la liberté de conscience, d’opinion et de croyance ?
La pluralité des pratiques religieuses ou non religieuses peuvent-elles être reconnues et respectées dans une société majoritairement musulmane ?
Dans quelle mesure le mouvement islamique et la gauche partagent une même conception de la democratie reposant sur une alternance au pouvoir et le respect de l’adversaire ?
Quelles sont pour la gauche et le mouvement islamique les conditions sans lesquelles il serait impossible d’envisager une coordination de leur action politique dans la durée ?
Au-delà des prises de position des acteurs, est-il possible d’imaginer dans une étape ultérieure l’élaboration d’une Charte de la democratie et des libertés qui jetterait les fondements d’un rapprochement entre la gauche et le mouvement islamique et que chacun s’engagerait à respecter ?
Tout en formulant un point de vue proche des prises de position de la gauche ou du mouvement islamique, les participants ne s’exprimeront pas au nom de leurs organisations politiques respectives. Une telle approche permettra d’obtenir le débat le plus ouvert possible.
Organisation de la conférence
Date : Mardi 16 aout a 21h30
Lieu : Club des Avocats, Rabat
Monday, August 1, 2011
20 février, 1er juillet... quelles perspectives pour la lutte démocratique ?
Mon propos sur les perspectives de la lutte démocratique après le 1er juillet peut se résumer de la manière suivante:
- La stratégie des forces démocratiques doit aussi être une contre-stratégie face au pouvoir.
- Les impasses et les contradictions de l’autoritarisme monarchique doivent être sérieusement exploitées par les forces démocratiques.
- Un des principaux enjeux de l’action pour le passage à la démocratie est la question de la responsabilité politique du roi. On ne peut concevoir un passage a la démocratie en maintenant un “évitement” de la question de la responsabilité du roi.
- Il ne peut y avoir de transition démocratique que dans la rupture et la crise. Une chute de l’autoritarisme dans le consensus est une illusion. Seule la crise permet de cristalliser à un moment donné les clivages politiques et de polariser les acteurs politiques autour de la démocratie. Le déclenchement de la crise par un ou plusieurs acteurs ayant fait le choix de la participation peut avoir un effet multiplicateur considérable.
- Il convient de faire de la participation aux institutions un levier de la démocratisation et de la transformation des pratiques institutionnelles
- Face à la segmentation par l’Etat, les forces vives doivent être en mesure d’imposer une dynamique d’alliances élargies. Ces alliances doivent transcender au moins deux types de clivages. Le premier clivage se situe autour du choix d’agir dans les institutions ou sous la forme de la contestation en dehors des institutions. Le deuxième clivage à dépasser est celui des différences idéologiques entre la gauche et le mouvement islamique. Le dépassement de ces deux clivages que l’Etat cherche à exploiter permettrait de construire une alliance politique pour la fin de l’autoritarisme.
1. Quelle est la strategie du pouvoir?
La réflexion sur les perspectives d’action démocratique doit nourrir la stratégie des forces démocratiques. Sa pertinence peut se mesurer notamment dans sa capacité à donner des “coups” à l’adversaire et à être également une contre-stratégie. Aussi, pour être en mesure d’offrir cette contre-stratégie, il est important d’avoir en tête la stratégie du pouvoir.
- Chercher à clore la contestation visant l’autoritarisme monarchique en se donnant une légitimité plébiscitaire face à la contestation dans la rue. Le pouvoir croit donner un coup d’arrêt avec le score qui mettrait fin comme par miracle a la contestation,
- Le texte constitutionnel n’est pas tant présenté pour réduire des déséquilibres institutionnels que réaffirmer l’omnipotence du roi et son irresponsabilité politique,
- Segmenter les forces vives notamment en cherchant à discréditer le mouvement du 20 février avec les accusations d’instrumentalisation par Al ‘Adl wa Al Ihsan et Al-Nahj,
- Transférer la contestation vers le prochain gouvernement et faire du gouvernement un bouclier pour la monarchie. La carte qui serait la plus appropriée pour la monarchie serait un gouvernement dirigé par le PJD ou du moins dans lequel il serait fortement présent. Le PJD pourrait jouer le même rôle que les partis de la gauche gouvernementale en 1998 en donnant à la monarchie un nouveau répit.
- Tout cela doit permettre à la monarchie de gagner du temps et ne pas aller plus vite que les autres pays arabes. Le pays le plus avancé, à savoir la Tunisie, aura au moins besoin d’une année et demie à deux ans pour mettre en place les institutions démocratiques. Ce sursis permet à la monarchie de préserver une image réformiste sur la scène internationale.
2. Les impasses et les contradictions de l’autoritarisme monarchique doivent être sérieusement exploitées par les forces démocratiques:
- Il ne peut y avoir de transition démocratique que dans la rupture et la crise. Seule la crise permet de cristalliser un moment donné les clivages politiques et de polariser les acteurs politiques autour de la démocratie. Il est évident qu’une transition démocratique ne se fait jamais par consensus car le principal acteur, à savoir la monarchie autoritaire et le makhzen, ont trop à perdre. Les autres acteurs dont les intérêts sont liés à l’autoritarisme monarchique feront tout pour faire avorter toute perspective de démocratisation. Le consensus est nécessaire dans un second temps une fois que les acteurs représentant les forces vives s’accordent sur les règles du jeu démocratique qui doit permettre la libre compétition des projets de société.
- Un des principaux enjeux de l’action pour le passage à la démocratie est la question de la responsabilité politique du roi. Le roi reste l’acteur disposant des pouvoirs les plus étendus. Dans le système politique marocain, on ne dispose pas des mécanismes institutionnels de responsabilité politique et de reddition des comptes du roi. Dans ce contexte, les acteurs démocratiques doivent mettre en cause la responsabilité politique du roi et demander sa reddition des comptes pour des décisions qui seront prises par la monarchie sur les dossiers les plus importants pour le Maroc. Les slogans du mouvement du 20 février ont déjà commence à aller plus loin lors des dernières manifestations en visant directement le roi.
- Peut-on concevoir un passage à la démocratie en maintenant un “évitement” de la question de la responsabilité du roi? Cette stratégie a été celle de la gauche gouvernementale depuis 1998, et a consisté à dire: “investissons les postes de responsabilité, élargissons le champ de pouvoir du gouvernement issu des urnes mais ne parlons pas de la question du pouvoir monarchique”. Or on sait que cette stratégie n’a pas donné de résultats, et si avancée il y a eu en la matière, même timide avec la nouvelle constitution, c’est parce que, à la faveur du contexte régional, elle a été remise au cœur du débat politique par la contestation du mouvement du 20 février dans l’espace public. Surtout, depuis 2002, aucune stratégie de démocratisation des institutions reposant sur le levier gouvernemental et institutionnel n’a été déclinée par les partis de gauche, et aucune tentative de transformer les pratiques institutionnelles n’a été développée.
- Qu’est-ce qui inciterait aujourd’hui les partis proches des forces vives et se projetant dans une participation aux institutions, à faire de cette participation un levier de la démocratisation et de la transformation des pratiques institutionnelles? C’est la survie politique et électorale qui inciterait ces partis à adopter cette strategie. Plusieurs partis se sont habitués à concevoir la politique uniquement comme une négociation avec le palais et ont négligé la responsabilité devant l’électorat et la société. Le recours aux notables durant les élections a accentué cet état de fait. Le changement proviendrait de l’émergence de nouveaux responsables porteurs de cette vision et de leur capacité à la faire partager au sein de leur parti. En parallèle à cela, la pression exercée par les mouvements contestataires dans l’espace public et l’émergence d’un nouvel électorat notamment des jeunes qui développeront de nouvelles pratiques de reddition des comptes aurait des effets transformateurs.
- Bien que peu probable, il n’est pas impossible d’avoir demain un chef de gouvernement qui cherchera à imposer son leadership face au pouvoir royal dans une situation de crise où il sera amené à endosser la responsabilité politique et électorale des décisions royales. Cette situation permettrait d’avoir une pratique institutionnelle plus avancée. Dans une situation ou de contestations a répétition, et de détérioration des finances publiques répondant aux demandes sociales, le coût électoral et politique des contestations ne sera plus tolérable pour le parti ou la coalition au gouvernement. Dans ce cas, il n’est pas impossible que le chef de gouvernement refuse d’endosser la responsabilité politique des décisions prise par le Palais.
3. Face a la segmentation adoptée par l’Etat, les forces vives doivent etre en mesure d’imposer une dynamique d’alliances elargies. Ces alliances doivent transcender au moins deux types de clivages.
- Le premier clivage relève du choix de participer ou non aux institutions. La mobilisation contestatrice dans l’espace public est indispensable car elle prend la place d’un mécanisme de contre-pouvoir citoyen face au pouvoir royal, aujourd’hui absent dans le système politique marocain. Toutefois, dans le contexte actuel, la contestation dans l’espace public ne peut aboutir à elle seule a la chute du pouvoir autoritaire, particulièrement si elle s’installe dans la durée. Cette contestation démocratique dans la rue et dans tous les espaces publics et les institutions est appelée à se généraliser. Malgré ses moments de reflux, la contestation visant le pouvoir monarchique constitue, à terme, un puissant moyen de le déstabiliser
- On sait également que la stratégie de participation aux institutions parlementaires et gouvernementales ne peut suffire à elle seule à mettre fin au pouvoir autoritaire. Lorsque les partis présents au parlement et au gouvernement ne rendent pas de comptes aux forces vives de la société dans une situation ou les élections ne constituent pas encore un moment de mise en cause de la responsabilité politique des élus, ce sont des représentants de ces forces vives similaires au mouvement du 20 février qui peuvent instaurer une pression suffisante questionnant cette responsabilité. Un des enjeux est d’assurer un renouvellement des instances dirigeantes des partis politiques progressistes, notamment le Conseil National/ Comité Central qui doivent devenir de réels espaces de reddition des comptes au sein des partis concernant la strategie de démocratisation
- Pour que la stratégie de démocratisation dispose des chances de réussir, un point de rencontre doit être établi entre d’une part les partis ayant fait le choix de la participation au parlement et au gouvernement, et d’autre part, les mouvements contestataires, notamment le mouvement du 20 février. A un moment donné, les acteurs participants aux institutions doivent prendre en charge les revendications des mouvements agissant en dehors des institutions sans dévoyer son contenu démocratique. C’est ce qui s’est passé en Tunisie dans le second temps de la révolution, et c’est cette relation permanente qui est essentielle tout le temps de la construction de la confiance démocratique après la chute du despotisme. Il est possible d’imaginer dans le cas du Maroc que cette relation entre mouvements contestataires et acteurs démocratiques se construise avant la chute du despotisme.
- Le second type de clivage qui doit être dépassé est celui de la différence idéologique entre la gauche et le mouvement islamique (le PJD et Al ‘Adl wa Al Ihsane). Une alliance politique est aujourd’hui nécessaire entre la gauche et le mouvement islamique. Une telle alliance entre ces deux forces disposant d’un ancrage populaire réel serait fatale au pouvoir autoritaire. Il ne s’agit pas ici d’abolir les différences entre la gauche et le mouvement islamique ou de mettre fin aux divergences idéologiques, mais de construire une alliance politique permettant de mettre fin à l’autoritarisme. Dans un second temps, une fois les règles du jeu démocratique solidement établies, ces projets idéologiques seront en compétition pour gouverner et disposer du pouvoir réel dans le cadre de l’alternance et le respect de l’adversaire démocratique
Friday, March 11, 2011
Il ne faut pas que l’approche sécuritaire empiète sur les libertés
Interview Al Bayane
Pour Youssef Belal, professeur de sociologie politique et de relations internationales, président du Conseil consultatif pour les affaires économiques, sociales et culturelles du PPS et membre du Centre d’études et de recherches Aziz Belal, l’approche sécuritaire adoptée par le ministère de l’intérieur et les services compétents doit être plus rationnelle pour ne pas tomber dans les excès et les dépassements. Aussi, selon Belal, le PJD a pris la latitude et l’habitude de dénoncer l’approche sécuritaire du ministère de tutelle.
Al Bayane: Dans la séance des questions orales au parlement mercredi dernier, le Parti Justice et Développement (PJD) a mis clairement en doute la manière de travailler des services de sécurité dans le pays, ce qui a soulevé une vive réaction du ministre de l’Intérieur, Taieb Cherkaoui. Que pouvez-vous nous dire à ce propos ?
Y. Belal : Je pense que le PJD a probablement raison. L’AMDH et d’autres organisations de défense des droits humains ont également jeté la lumière sur les abus. Aujourd’hui, le ministère de l’Intérieur échappe à tout contrôle que ce soit de la part du Premier ministre ou bien de la majorité gouvernementale. Le Parlement mais aussi la société civile doivent pouvoir contrôler l’action de ce ministère.
Al Bayane - Le Maroc se dit prêt en permanence à faire face à tout dépassement de la part des hors la loi qui entravent sérieusement le climat de sécurité dans lequel vit le Maroc. Selon vous, comment cette approche peut-elle se faire sans pour autant tomber dans les excès et les abus de la part des services de sécurité ?
Y. Belal : Effectivement ! il ne faut en aucun cas que l’approche sécuritaire empiète sur les libertés individuelles et collectives des Marocains. On relève plusieurs cas d’abus et des situations où les libertés et les droits humains sont bafoués. Le ministère de l’Intérieur devrait plutôt garantir ces libertés.
Al Bayane - Certains ne comprennent pas ce qu’ils appellent « l’acharnement » du PJD sur les services de sécurité et pourquoi ce parti est si sceptique quant à l’approche sécuritaire adoptée par le ministère de l’intérieur. Quel est votre avis ?
Y. Belal : Le ministère de l’Intérieur ne fait pas toujours preuve d’impartialité à l’égard du PJD mais aussi d’autres organisations politiques ou de la société civile. Assurer la sécurité des citoyens est un droit humain fondamental. Néanmoins, cela doit se faire dans le strict respect des libertés fondamentales et personne ne peut admettre les dépassements et les abus qui nous feraient penser et revenir à des temps révolus.
Écrit par réalisé par : Mohcine Lourhzal
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